MICHEL ZEVACO
Eléments biographiques
Né à Ajaccio (1860), mort à Eaubonne (Val d'Oise, 1918). Si les récits de Michel Zévaco ont mieux survécu aux ans que ceux des autres auteurs tardifs de cape et d'épée (de Paul Féval fils à Louis Noir en passant par le plus tardif Albert Bonneau et Arthur Bernède), c'est parce qu'il a su créer et exploiter un personnage suffisamment original pour intéresser durablement le lecteur: Pardaillan. Le succès de la série tient sans doute en grande partie à la façon dont Zévaco a su mêler la dépaysement et l'insouciance du roman de cape et d'épée à des préoccupations politiques qui percent à travers la légèreté du récit.
Ces préoccupations sont celles d'un homme qui s'est engagé toute sa vie sur le terrain politique. Zévaco est d’abord professeur de Lettres à Vienne (Isère) poste qu’il quitte en 1881 (sans doute après avoir été révoqué pour ses activités anarchistes, mais les sources divergent sur ce point) pour s’engager dans les Dragons en 1882. De cette période militaire, il tirera la matière de Boute-Charge, 1888, texte où il fait l'éloge d'un certain panache militaire - et l'on sait combien cette valeur est l'un des éléments fondamentaux du récit de cape et d'épée.
A partir de 1888, Zévaco se rapproche de plus en plus du socialisme et de l'anarchisme français.
L'édition des Pardaillan au Livre de Poche reprenait des images de la série télévisée: ici, Patricia Millardet en Fausta.
1889, il entre à L’Egalité, journal anarchisant dans lequel il publiera son premier feuilleton, Roublard et Cie (1889), où le discours politique tient une place considérable, et qui sera bientôt suivi d’autres. Militant, Zévaco se présente aux élections législatives de 1889, fonde des syndicats, et il sait se servir de sa plume pour faire passer ses idées (un article écrit contre le Ministre de l’Intérieur lui valut quatre mois de prison, séjour qui sera suivi d’un autre, pour raisons politiques également, quelques années plus tard). Zévaco participera par la suite à d’autres journaux et revues, parmi lesquels L’en-dehors, Le Gueux ou Le Courrier Français où des textes portant sa signature paraîtront de 1892 à 1896.
Mais ce n’est qu’avec Borgia, paru en 1900 dans La Petite République Socialiste (journal dirigé par Jaurès), que la carrière de romancier de Zévaco débutera réellement, et prendra le pas sur la carrière journalistique. Le succès énorme de ce récit explique que l'auteur se soit tourné vers la fiction. Suivront Triboullet (1900-1901), Le Pont des soupirs (1901), et surtout, en 1902, le premier Pardaillan, début d’une longue série. Mais Zévaco continuera à écrire, parallèlement à ce cycle romanesque, d’autres oeuvres, comme Fleurs de Paris (1904), Les Mystères de la tour de Nesle (1905, publié fréquemment sous le titre de La Tour de Nesle) et surtout, dans Le Matin, dont il est à partir de 1906, avec Gaston Leroux (à qui l’on doit la série des Rouletabille, L’épouse du soleil ou le fameux Fantôme de l’opéra), le feuilletoniste phare du journal (et l’un des mieux payé – un franc la ligne), Le Capitan (1906), Nostradamus (1907), L’Héroïne (1908), ou encore L’Hôtel Saint-Pol (1909). Zévaco continue sa carrière d’écrivain avec un égal succès jusqu’à sa mort en 1918, son dernier roman, posthume, Le Pré aux Clercs, en témoigne.
Adaptations à l'écran.
Jean Marais fit un Capitan fameux (ici, il est en Bossu du même Hunebelle).
L'oeuvre de Zévaco a survécu à son auteur: les nombreuses adaptations cinématographiques et télévisées en témoignent: on citera, entre autre, les films suivants.
- 1923: Buridan, le héros de la tour de Nesle, par Pierre Marodon (France, noir et blanc, muet).
- 1937: Nostradamus, par J. B. Oro et A. Helu (Mexique, noir et blanc).
- 1952: Buridan, le héros de la tour de Nesle, par E. Couzinet (France, noir et blanc).
- 1960: Le Capitan, par A. Hunebelle (à qui l'on doit également plusieurs Fantômas, d'après Souvestre et Allain, et Le Bossu d'après Paul Féval, Les Trois Mousquetaires, d'après Alexandre Dumas ou encore Les Mystères de Paris, d'après Eugène Sue), avec Bourvil et Jean Marais (le Capitan) (France, couleurs): on notera que ce récit, pour des raisons commerciales, sortit dans les pays anglo-saxons sous le titre de Captain Blood, dans l'espoir sans doute de profiter de la notoriété du récit de cape et d'épée du même nom de Rafael Sabatini.
- 1962: Le Chevalier de Pardaillan, de B. Borderie (franco-italien, coul.).
- 1964: Il Ponte dei sospiri, par C. Campogalliani et P. Pierotti (franco-italo-espagnol).
- 1964: Hardi! Pardaillan, de B. Borderie (franco-italien, coul.).
- 1997: Pardaillan, téléfilm d'E. Niermas, avec Jean-Luc Bideau (Pardaillan père), Guillaume Canet (Pardaillan fils) et Garance Clavel (France).
- Enfin, une série télévisée de 15 épisodes est sortie en 1988, avec patrick Bouchitey (Pardaillan) et Philippe Clay.
Fayard est sans doute l'éditeur le plus fameux de Zévaco (la couverture est ici illustrée par Gino Starace).
Présentation de l'oeuvre.
Michel Zévaco s’installe dans la grande lignée des romanciers de cape et d’épée à la française qui, d’Alexandre Dumas à Paul Féval (père et fils), en passant par Amédée Achard ou Ponson du Terrail, ont fait les beaux jours du feuilleton français. Il en représente, avec Féval fils, la dernière génération d’importance. D’autres suivront, comme Albert Bonneau (sous divers pseudonymes), mais avec moins de succès et moins de talent. Le style de Zévaco est à plus d’un titre tributaire de celui de Dumas : comme ce dernier, il attribue à l’Histoire un place importante, réservant souvent de pleins chapitres aux épisodes historiques qui sont la toile de fond de ses récits (les Pardaillan se déroulent d'ailleurs pendant les guerre de Religion, comme l'un des plus grands cycles de Dumas) ; comme chez Dumas, c’est la petite Histoire, celle des coulisses, des alcôves et des vanités qui se froissent, qui intéresse au premier chef l'auteur, même si, chez Zévaco, mais dans une moindre mesure que chez Féval, la peinture de l'Histoire s'efface au profit de l'intrigue ; enfin, comme chez le père des Mousquetaires, et peut-être plus encore que chez lui, la trame narrative des récits de Zévaco tire parti de toutes les ficelles du roman-feuilleton : coups de théâtre, machinations et complots, style emphatique voire « frénétique », goût pour le mélodrame et le Grand Guignol, sentimentalisme de pacotille (qui rend certains chapitres des Pardaillan particulièrement agaçants) et accent sur le « panache » (comme il se doit pour tout récit de cape et d’épée et leur équivalents britanniques les « swashbuckling romances ») ce mélange de courage et d’éclat qui caractérisait – au moins dans les images d’Epinal – l’époque qui précédait le siècle de Louis XIV.
Aussi, les œuvres de Zévaco ne seraient peut-être qu’un nouvel avatar des romans "à la Dumas", à peine supérieur au médiocre Paul Féval fils, si l’auteur n’avait su allier au charme de l’Histoire et du romanesque un arrière-plan de préoccupations humanistes que Jean-Paul Sartre, dans Les Mots, et plus tard J. Colombel, dans Les Temps Modernes (1974), ont mis en évidence: Sartre, qui le présente à plusieurs reprises comme l'un des auteurs qui ont le plus influencé sa carrière d'écrivain, le décrit comme un "auteur de génie [qui], sous l'influence de Hugo, avait inventé le roman de cape et d'épée républicain. Ses héros représentaient le peuple; ils faisaient et défaisaient les empires, prédisaient dès le XIVème siècle la Révolution française, protégeaient par bonté d'âme des rois enfants ou des rois fous contre leurs ministres, souffletaient les rois méchants" (Les mots). Pour Zévaco, l’Histoire semble souvent un moyen commode de critiquer les mœurs et la politique de son époque. Le personnage de Pardaillan en témoigne, qui affiche volontiers ses opinions républicaines et anticléricales.
Ce n’est cependant pas à ce seul titre que la série des Pardaillan est restée dans les mémoires : publiées avec un égal succès depuis sa parution dans diverses éditions bon marché (Fayard, Tallandier, Le Livre de Poche et, plus récemment, la collection Bouquins) et adaptée à plusieurs reprises au cinéma et à la télévision (cf. supra), la série tend à installer progressivement le personnage dans l’imaginaire commun, derrière Lagardère et les trois mousquetaires, mais devant Rocambole et Chicot. Le cycle, dans sa forme définitive en roman (chez Fayard) comprend six épisodes : Les Pardaillan (1907), L’épopée d’amour (1907), La Fausta (1908), Fausta vaincue (1908), Pardaillan et Fausta (1913) et Les amours de Chico (1913), auxquels il faut ajouter Le fils de Pardaillan (1913), Le trésor de Fausta (1913), La fin de Pardaillan (posth. 1926) et La fin de Fausta (1926). En tout dix volumes donc, que les éditions modernes publient ensemble.
Dans ce cycle considérable, qui débute en 1553, pendant le règne de Henri II et s’achève en 1614, lors de la Régence de Marie de Médicis, les aventures mouvementées ne cessent de rencontrer l’Histoire. Comme chez Dumas, l’auteur cherche moins à décrire une époque ou des événements historiques sous forme romancée qu’à transformer l’Histoire en roman. Aussi les grands hommes se transforment en personnages de feuilleton, figures stéréotypées animées selon les cas par des passions nobles ou viles. C’est ainsi que défilent les grandes figures de l’Histoire, Catherine de Médicis, Henri IV, Louis XIII ou le pape Sixte Quint, qui deviennent autant d’incarnations des grandeurs ou des bassesses humaines. Les grands hommes semblent en effet toujours mus par leurs passions, et les complots obéissent essentiellement à des haines privées. Au milieu de ces rivalités évolue le chevalier de Pardaillan, vendant son épée au plus offrant mais obéissant toujours au code de l’honneur, sorte de chevalier errant perdu dans les affaires de cour. Mais l’action « historique » du héros (assassinat du duc de Guise, défense de Louis XIII contre les intrigues de Concini…) se déplace la plupart du temps sur le terrain de l’affrontement privé : ses ennemis historiques importent moins que celle à laquelle il s’oppose inlassablement, Fausta, méchante au nom transparent (de Faust, elle possède essentiellement le caractère satanique) et à la lignée maudite (elle descend de Lucrèce Borgia). Ici se retrouve le trait caractéristique du roman-feuilleton qui veut que les grands événements n’obéissent qu’aux machinations de quelques-uns, et Fausta s’inscrit dans la tradition des méchants très méchants, les jésuites d’Eugène Sue, le Docteur Cornélius de Gustave Le Rouge ou Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain. Mais alors que bien souvent, dans ce type de récit, le méchant, facteur de désordre, évoque plutôt l’anarchiste (et parfois y renvoie explicitement, comme dans les Trente-Neuf marches de John Buchan) et le héros l’ordre bourgeois à restaurer (y compris chez Eugène Sue dont on connaît pourtant les opinions socialistes), Zévaco oppose à une Fausta avide de pouvoir (ne vise-t-elle pas la papauté ou la royauté), un Pardaillan individualiste qui se fait son propre maître (Zévaco n'imagine-t-il pas que Cervantes trouva en lui le modèle de Don Quichotte?) et raille volontiers les pouvoirs, et qui choisit sa cause en fonction des valeurs qui lui sont chères – le panache toujours.
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